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Îles d’Aran : Inishmore et ses gens, uniques et inoubliables

Iles d'Aran Inishmore vue depuis Blackfort Irlande

Les Îles d’Aran se situent à l’ouest de l’Irlande. Par temps clair, on les aperçoit bien des falaises de Moher. On accède d’ailleurs aux Îles d’Aran le plus souvent par ferry, soit depuis Doolin, petit village typique du Burren au pied des “Cliffs of Moher”, soit de Rossaveal dans le Connemara, port à une quarantaine de kilomètres de Galway. Administrativement, elles sont rattachées au comté de Galway bien qu’elles se trouvent loin des côtes irlandaises, à 18 kilomètres. Quand on y pose les pieds cependant, on a plutôt l’impression d’attérir dans un coin du Burren qui se serait détaché de l’île principale, comme un navire : d’immenses blocs de roches tout plats qui se terminent en falaises, bravant la Grande Bleue. Elles abritent surtout une concentration incroyable de sites celtes ancestraux, lieux de culte, et forts préhistoriques très bien conservés et uniques en Irlande.

Les Îles d’Aran sont composées de trois petites îles posées en ricochet sur l’Océan Atlantique :

  • Inishmore, ou Inis Mór en Gaélique. C’est la plus grande des trois (tout est relatif !) avec ses 14 kilomètres de long et quelques centaines d’habitants. C’est celle dont il est question dans ce récit. 🙂
  • Inishmaan, ou Inis Meáin en Gaélique. C’est celle du milieu, aussi bien en situation géographique qu’en taille ou qu’en population. Environs deux cent personnes y vivent à l’année.
  • Inisheer, ou Inis Oírr en Gaélique. La plus petite, en tout. 😉

Vous pouvez cliquer ici pour visiter le site officiel des Iles d’Aran.

Ce récit sur Inishmore est la suite de mon article publié précédemment “Falaises de Moher : récit d’un week-end improvisé“. Il s’agit donc de la suite d’un long weekend qui n’était pas vraiment prévu, encore moins préparé. 😉 J’etais toujours aussi jeune, et ça s’entend là aussi ! 😉

Je l’ai aussi illustré de photos en argentique prises lors de cette première virée sur les Îles d’Aran, en 2006. 🙂

Bonne lecture irlandaise !


“Weekend Burren / Iles d’Aran (27 janvier 2006-31 janvier 2006) – suite

(…) Le trajet jusqu’au ferry est superbe, il longe la côte, c’est le Connemara, un bout de route que je n’avais jamais fait. Avec le soleil qui se lève, c’est vraiment joli ! Murs de pierres, panneaux en irlandais, moutons, nous y sommes ! Je monte dans le ferry. Je suis trop contente, excitée, ça fait un bail que je ne suis pas allée « en mer », même sur un ferry ! 45 minutes de traversée, c’est juste assez pour respirer les ions positifs de l’Atlantique ! Je suis restée sur le pont tout du long, avec Cameron, mon appareil photo.

Et puis, on approche des îles. Le temps est dégagé, on les voit toutes, les trois sœurs, l’archipel, les trois îles d’Aran. Au fur et à mesure qu’on s’approche, je sens une joie inexplicable monter en moi. Peut-être parce que j’attendais ce moment depuis longtemps. Longtemps que je voulais me rendre sur ce lieu soi-disant hors du commun.

Je pose le pied sur l’ile, Inishmore, Inis Mór en Gaélique. Soleil radieux. Les deux loueurs de vélo sur le port sont ouverts. Je me dis que je préfère d’abord trouver un hostel (auberge de jeunesse) et que je reviendrai louer un vélo plus tard. Je m’avance dans le village, joli village, mignon, charmant, accidenté, coloré, étroit. Je me pose sur un mur pour feuilleter mon ami le Routard. Mes yeux s’arrêtent sur l’Artist’s hostel. J’entends une voix.

– You’re ok, love ?

Une femme, d’une cinquantaine d’années, grande, blouson de cuir sur les épaules, cheveux d’un roux exceptionnel, longs, ondulés, se tient devant moi. Je lui dis que je cherche The Artist’s hostel. Elle me dit que c’est sur sa route, qu’elle va m’accompagner. Elle s’appelle Paula. Moi, c’est Lily. Je lui demande si elle vit sur l’île (j’ai toujours un lot de questions stupides, à réponses évidentes, pour engager la conversation dans ces moments-là. Et ça marche à chaque fois ! 🙂 ). Oui, mais elle n’est pas d’ici qu’elle me dit. J’ai bien entendu. Elle est anglaise que je lui dis. Oui, elle a vécu un peu partout en Angleterre, en Ecosse aussi. Et puis elle a atterri sur Inishmore il y a onze ans.

– Tiens, prend ce cottage en photo, regarde, il est joli.

Oui, c’est vrai qu’il est joli avec son toit de chaume. Elle est artiste. Peintre exactement. La première artiste rencontrée ici, après trente minutes passées sur ce lieu, que je sens déjà magique. Elle m’emmène jusqu’à une petite maison, d’où on aperçoit la mer.

– Marion, cette jeune fille cherchait un logement.

– Oui, j’étais arrêtée sur le bord de la route et Paula m’a dit que je pouvais venir ici.

Nous sommes dans ce que je présume être la cuisine. C’est enfumé. Il y a une grosse femme assise à la table, cigarette et tasse de thé, la quarante-cinquaine. En face d’elle, un homme, roux dégarni à lunettes, vêtu d’un cardigan et d’un pull écru à col roulé. La quarantaine, cigarette et tasse de thé en main lui aussi. Paula nous laisse. Je leur dis que je veux passer une nuit ici.

Sure ! assieds-toi, je vais te donner une tasse de thé ! 

– Merci, mais je ne veux pas vous déranger.

– Non, pas du tout ! Moi, c’est Marion. Lui, c’est John. Il va te montrer les chambres. Je mets l’eau à bouillir. 

Deux chambres de quatre lits chacune, simples, poussiéreuses quand même, mais avec du parquet qui grince et le soleil qui donne dedans. Je suis la seule, pas d’affaires de voyageurs à l’horizon. Je sens que cette A.J va me plaire, elle a du caractère ! John me montre le salon. J’adore ! Cozy, feu de cheminée, mobilier un peu vieillot, fenêtre qui donne sur la lande puis la mer, bibliothèque pleine de bouquins… Je prends mon thé avec Marion (qui se prononce un truc qui ressemble a « meuriiiine », je pense que c’est l’irlandais pour Maureen ou Marianne, enfin un truc dans le genre et il doit y avoir un accent quelque part sur le i ou le o aussi) et John. John est un ami qui donne un coup de main à Marion pour l’A.J. Il commence déjà à me raconter des histoires… John est Dublinois, arrivé sur l’île il y a quatre ans. Marion est de Westport, Comté de Mayo, juste au nord-ouest de Galway. Elle venait d’abord en vacances sur l’île avec ses parents et y habite depuis ses 15 ans.

John m’indique les endroits à visiter sur l’île. Heureusement, j’avais acheté une carte détaillée à Galway, qui ne m’a pas lâchée du séjour d’ailleurs et qui est revenue bien déchirée !… Je laisse qoisiment toutes mes affaires dans la chambre pour alléger mon sac et surtout mes épaules et je retourne vers le village, à peu près à un kilomètre de l’A.J.

Merde ! Les Deux loueurs de vélo sont fermés, ne rouvrent qu’à 16h30 ! Il est encore tôt, hors de question que j’attende la réouverture, surtout que Mozart est au zénith ! je me mets en marche donc. Inishmore est quand même assez grande, je crois qu’elle fait 23 kilomètres de long si mes souviendements sont bons. Elle est composée d’une partie dite « basse », côté nord de l’île, qui est plus ou moins au niveau de la mer, avec de jolies plages. Et la partie dite « haute », côté sud, est une suite de falaises. Du coup, l’île est assez vallonnée. J’ai choisi de faire le côté de la partie basse, me laissant toute la journée du lendemain pour parcourir le territoire en vélo, vélo que je voulais louer pour 24h à partir de 16h30 le jour-même si possible.

Vers 13h30, je me suis mise en marche. Je m’éloigne du bled, Kilronan, et m’enfonce vers cette terre inconnue. Je suis la petite route cabossée, étroite, bordée de murets en pierres, ces murets de l’époque de Cromwell si particuliers à l’Irlande. Je ne sais pas s’il y a un pays au monde qui a construit autant de murs ! De cette malheureuse époque, ces murets donnent au moins aux campagnes de ce pays un caractère unique et harmonieux. Comme une suite de pièces dans une maison, mais sans toit, ni porte. Pas de clôture, non, on parque les animaux dans ces maisons au grand air. John me fera d’ailleurs remarquer plus tard qu’il n’y a pas d’étables sur l’île. Les animaux, été comme hiver, restent dehors. Ils sont robustes et leur viande est paraît-il particulièrement bonne de ce fait.

J’ai vue sur la mer en permanence, sur ma droite. Au loin, j’aperçois la baie du Connemara, ses monts. Je me dis que j’ai vraiment de la chance d’avoir ce super temps, ciel et mer bleus, horizon dégagé, soleil tapant. John m’avait dit d’aller voir un endroit appelé « le sanctuaire des phoques », en retrait de la route dans une petite baie. Juste avant d’y arriver, il y a un lac qui longe la route, côté mer… c’est vraiment joli la vue que j’ai d’ici : petits près entourés de murets, puis un lac tout bleu, avec des roseaux, une bonne quinzaine de cygnes. Et derrière je vois la mer et la baie du Connemara. Photo oblige ! C’est Kro beau !

Et 100 mètres plus loin, il y avait le petit passage pour aller au Sanctuaire des phoques. J’ai galéré pour y accéder, c’était uniquement des gros galets, sur environ 500 mètres. La distance n’est pas longue certes, mais marcher sur des galets, de tous les sols, c’est certainement celui que j’aime le moins ! Et j’ai toujours peur aux chevilles en plus. Mes cops de rando sont là bien sûr, mais elles me font souffrir depuis la veille, derrière les chevilles. J’arrive quand même à la baie, sable et rochers, je préfère ! Il y a un homme là-bas qui pêche des coquillages je devine… la mer est reculée mais pas une tête de phoques…j’ai pourtant bien mes lunettes, je regarde dans l’eau, je cherche… non, décidemment, les petites bêtes ne sont pas au rendez-vous, petites bêtes curieuses qu’on trouve souvent dans les ports ici, près des bateaux de pêche qui laissent s’échapper des friandises écaillées dont les petites bêtes se font un festin. Le paysage est joli, je reste un peu. Je retourne sur mes pas… Ah ! mes pieds me font vraiment mal sur les galets maintenant !

Je reviens à la route, je regarde la carte. Je décide de prendre un petit sentier un peu plus loin sur la gauche qui me mènera dans les terres, si on peut dire que cette île a des terres, puisqu’elle n’est pas très large. Je ne pense pas qu’il y ait un endroit qui fasse plus de 5km de largeur en reliant le côté nord et sud. Le sentier grimpe un peu… Eh oui, plus on va vers le sud et plus ça grimpe ! Je décide de me poser un peu, je m’assois sur un muret et je prends un casse-dalle, pas mangé depuis le matin, ça creuse un peu quand même. Je rallume mon portable pour avoir l’heure, savoir à peu près comment je continue ma tournée… Aaaargggrhh ! ça m’emmerde de le rallumer pour être honnête ! Et je me dis qu’il faudrait un jour que je me rachète une montre… Mon portable me dit qu’il est 15h30 et avant qu’il n’ait pu retrouver son réseau, il est déjà éteint ! Ça fait deux heures que je suis partie du village et en remontant le sentier, je récupère l’autre route principale, « Upper Road » qui m’y ramène.

J’ai pris mon temps pour l’aller, certes, mais si je veux avoir une chance de louer un vélo aujourd’hui pour le lendemain, il vaut mieux que je me remette en route, retour point de départ. J’arrive au village et mon loueur de vélo est ouvert, c’est un ami de John. Je lui demande s’il est possible de louer un vélo maintenant et de le ramener demain lundi, vers la même heure. Pas de soucis qu’il me dit, 10 Euros plus déposit pour 24 heures, il est ouvert de 10h30 à 12h30 et de 16h30 à 17h00… pour les ferries qui débarquent de potentiels clients… Pinaize ! Quel panard ! Le mec, il est trop heureux ! il a son business qu’il ouvre quelques heures par jour, cool ma poule, et en plus il fait son beurre ! Pas compliquée la recette ! Et je comprends vite… quand il me dit que l’été, les ferries débarquent 2000 visiteurs par jours ! Certes, il y a une tripoté de mini-buss (un bus, des buss… et en anglais ils ajoutent un « e » entre les deux « s ») qui attendent près du port et qui proposent aux touristes de faire le tour de l’île en deux heures.

Il est gentil comme tout mon loueur de vélo. Il me parle de son île, qu’il aime, qui est unique. Il a la trente-cinquaine, les yeux couleur mer d’ici et a voyagé pas mal, Nouvelle-Zélande, Australie… Mais Inishmore, c’est le plus bel endroit où vivre. Il me dit qu’ici on peut voir les étoiles comme nulle part ailleurs. Et que ce soir, regarde comme le ciel est clair, tu pourras même voir les satellites ! C’est un bon jour pour regarder les étoiles, froid et clair, il y aura plein d’étoiles.

Ouah !  Ce mec, il a trouvé la recette du bonheur ! Après ma peintre-guide, Marion et John qui ont vraiment l’air d’’être peinards, et maintenant lui, je me dis que cette île a quelque chose d’enchanteur qui fait de ses habitants de simples Vivants, certes, mais des Vivants heureux ! Je pousse mon vélo pour remonter jusqu’à la sortie du village parce que la côte est vraiment trop à pique… Ou est-ce la fatigue ? Je suis maintenant courbaturée derrière les cuisses, aux épaules et à la nuque, et les pieds je n’en parle même pas ! Pas fait de sport depuis quinze jours et pas mon comptant de sommeil, mon corps me le fait savoir, et c’est tant pis pour moi.

Je reviens à l’hostel, il n’y a personne, la télé est allumée dans le salon. Salon que j’adore. Je pose mes affaires et repars admirer le soleil se coucher sur le port. Nous sommes Dimanche vers 17h30 et depuis la veille, Cameron est en train de manger sa 5 ou 6e pelloche. Gourmand Cameron ! Je retourne à l’hostel, je suis naze. Sur la route, je me dis que je vais me coucher de bonne heure, je suis vraiment trop naze. Je me mange une bonne assiettée de pâtes, toujours pas de signe de vie dans l’AJ. Et puis, je me dis que comme j’ai mon vélo, je pourrais retourner sur cette petite crique que j’ai aperçue dans l’après-midi, seulement à environs 1.5 kilomètre de l’A.J, en bordure de la route. Je pourrais y aller, et voir si c’est vrai, ce que m’a dit mon loueur de vélo sur les étoiles.

Location vélo Inishmore
Mon vélo de location qui m’a promenée sur toute Inishmore et avec lequel je me suis bien amusée!

Alors j’oublie la fatigue et m’en vais, à la recherche des étoiles. J’arrive à la crique, je pose mon vélo. Je descends un peu. M’assieds sur l’herbe, adossée à un rocher. J’adore écouter le bruit des vagues la nuit. Ça prend une dimension particulière, ce sont des moments magiques qui m’éclaboussent de plénitude. Je ne tarde pas à lever les yeux vers la Grande Noire. Je suis happée et ne décrocherai plus mes yeux de là-haut pendant un an, un siècle, une éternité (merci Joe) … Je n’avais jamais vu autant d’étoiles de ma vie, et la Grande Noire, si impudique, toute découverte ! Il aurait suffi que je tende la main pour attraper une poignée de stars. Mais non, il faut les laisser où elles sont ces petites. Ce soir-là, j’ai vu des étoiles que je n’avais jamais remarquées avant. Et j’ai eu l’impression pour la première fois de comprendre ce qu’étaient des constellations. Les cartes que j’avais parfois vues dans des magazines prenaient ici tout leur sens. Et puis, je rebaisse la tête, je regarde la mer un instant pour relâcher les muscles de mon cou, et ceux de ma bouche aussi, qui l’ont tenue grande ouverte pendant un bon moment. J’ai redirigé mes yeux vers la Grande Noire. Etoile filante. Toute émue, je me décide à retourner à l’A.J, persuadée que j’allais passer une bonne nuit dans les bras de Morphée. Sur le chemin du retour, c’est marrant, j’avais l’impression de me rapprocher toujours un peu plus des étoiles (sans Gold).

John est assis à la table de la cuisine quand je rentre, comme je l’avais laissé le matin, même place, clope et tasse de thé en main. Il me demande ce que j’ai fait de ma journée. Je lui raconte tout, jusqu’à ma balade nocturne forte en émotions. Je lui dis que cette île est magique, qu’il y a quelque chose de prenant et d’inexplicable ici. Il sait. Il se met à me raconter sa vie. Il a beaucoup voyagé. Marion le matin m’avait dit qu’il avait travaillé pendant un temps dans l’armée de l’ONU qui l’avait mené dans bien des coins du globe. Il me dit qu’il aime bien mon écharpe. C’est un Keffieh. Qu’au Liban, ils en ont tous. Des gens adorables au Liban. Je lui dis que j’ai un colloc libanais.

– Catholique ou Musulman ?

– Catholique.

– Tu sais qu’ils parlent tous français là-bas ?

– Oui, je ne savais pas mais mon colloc m’a dit qu’ils l’apprennent presque comme une langue natale.

Je me dis, une fois de plus, que notre programme scolaire en France est bien ingrat et qu’on est bien amnésique aussi.

John me dit d’aller dans le salon, il va allumer du feu. On continue à parler. Il sort de cet homme une sagesse. Il m’apprend que ça fait 4 ans qu’il vit ici. Pourquoi est-il venu ici, je lui demande. Il m’avait brièvement dit le matin qu’il était d’abord venu pour visiter un ami, pour quelques jours… et qu’il n’en était jamais reparti depuis. Il m’apprend qu’il a trois sœurs, qu’il pensait être les trois sœurs les plus formidables du monde. Mais quand son père est mort, elles l’ont rejeté, pour des histoires de biens de famille.

– Money, you know Lily… 

Alors il a fait son sac et est venu ici pour se changer les idées. Il y est resté. Il a vécu dans les collines pendant plus d’un an. Il était incapable de parler, n’y arrivait plus. Et puis il a rencontré Marion.

– On est amis, comme ça tu sais, me fait-il en rapprochant ces deux indexs. Rien d’autre.

Comme pour se justifier. J’avais bien compris ne lui ai-je pas dit, que c’était une belle amitié qui liait ces deux-là.

Il m’a parlé qu’il était en Angleterre aussi pendant que les bombes de l’IRA sautaient, qu’il avait miraculeusement échappé à une explosion. M’a parlé de Marion, dont le mari est décédé neuf mois après leur mariage. Marion qui était très respectée sur l’île parce que son père, c’est lui qui avait eu l’idée de monter le business des « pulls d’Aran ». C’est pour ça que la famille originaire de Mayo s’y était installée quand Marion avait quinze ans. Que cela avait apporté du travail aux habitants de l’île. Marion a vendu le business il y a dix ans, c’est une jeune retraitée. Et cette maison, c’était la maison où les ouvriers de l’entreprise logeaient il y a longtemps et dont Marion avait hérité. Un ami avait ensuite donné l’idée à Marion de la transformer en A.J. Et voilà, ça fait dix ans. John lui, vit ici l’hiver,

– … Et l’été, dans cette caravane que t’as dû voir un peu plus loin. L’été je joue de la musique dans les pubs, l’hiver, je reste ici pour m’occuper de l’hostel.

Il me raconte que les gens de l’île l’ont accepté

– … Parce que je joue de la musique. Ici, personne ne te dira rien. Tu peux faire ce que tu veux, les gens te laisseront libre, du moment que tu ne fasses rien qui puisse leur nuire… c’est comme partout ça en fait. Mais ici, tu peux être libre.

On a parlé longuement auprès du feu ce soir-là. Une femme en tenue orange de sauveteurs en mer est arrivée. C’est Niamh. Elle s’affale sur l’un des fauteuils, qui je présume est le sien. Elle me regarde d’un air méfiant, tout en parlant à John. John nous introduit :

– Niamh, c’est Lily, elle est là pour la nuit. Lily, c’est Niamh. 

John me dit que Niamh est de Dublin elle aussi. Purée, mais je comprends à peine ce qu’elle dit, c’est quoi c’t accent ?! Elle enlève sa combinaison, et remonte son pantalon jusqu’aux genoux. John me dira plus tard que c’est une « excentrique ». Elle vit dans une vieille caravane plus loin. Une femme exceptionnelle, unique au monde. Marion est arrivée. On a parlé encore, thé en main. John lui a demandé ce qu’il y avait de prévu pour demain, Lundi. Merde ! je me dis. C’est pas vrai ! Y a des Lundis ici aussi ?! Marion lui dit que Mattie doit venir pour continuer les peintures qu’elle fait refaire dans la maison.

– C’est tout ? 

– Oui.

Bon, en fait, leurs Lundis ont l’air plutôt cools.

 – On va au pub Lily, tu viens ? 

J’ai d’abord refusé puis, comme d’hab, j’ai accepté. On allait à « l’hôtel ».

– Il y a un hôtel sur l’île ?, je m’étonne.

– Oui, c’est un hôtel qui a ouvert l’année dernière. Il y a 20 lits. Ce soir, il y a de la musique, c’est Paddy et Je-ne-sais-plus-son-nom, des amis de John. Tu vas aimer, Lily.

J’ai encore les réflexes français d’hôtel=chic. En Irlande, les gens vont souvent à l’hôtel. Au bar de l’hôtel. Comme un autre pub tout simplement. Donc avec ma première pensée française, je me suis dit qu’il faudrait peut-être que je me change pour y aller (j’avais encore mes chaussures de rando). Pis ensuite, la pensée irlandaise m’est venue et me suis dit que de toute manière, ce n’était qu’un pub de campagne et qu’après tout, j’étais touriste. Je suis partie, à pieds, accompagnée de Marion et John, Niamh restée à l’hostel. En chemin, j’ai dit que j’avais vu une étoile filante le soir même.

– A cette saison ?! t’es chanceuse, on en voit beaucoup l’été mais pas souvent l’hiver, me dit John.

Décidemment, ce week-end, je me dis que je dois vraiment être chanceuse !

On arrive à l’hôtel, pas loin de la plage, dans le village. L’intérieur est chaleureux, mur reconstitué en pierre, poutres, feu de cheminée. Il y a trois espagnoles assises à une table, sur une banquette, près de la cheminée. On s’assoit à la table d’à côté. Il n’y a personne d’autre dans le pub. Il est un peu avant 22h et les musiciens doivent commencer d’ici peu. John prend commande et va commander. Thé pour Marion, et deux Guinness, pinte pour John, glass pour moi. Je serai raisonnable ce soir, surtout que je suis fatiguée. John m’avait dit que Paddy, l’un des musiciens, serait fou quand il lui dirait que je suis française. Il est allé quelques fois en Bretagne, et il y va au printemps, jouer pour un festival. Une équipe de télévision française les avait remarqués et leur avait dit de venir. Paddy et son partenaire arrivent. Paddy a la soixantaine, grand et carré, les yeux mer qu’il a dû côtoyer souvent, la casquette de marin en témoignant, le visage ridé des tempêtes de l’Atlantique. Je-ne-sais plus-son-nom a la 35aine, cheveux châtains longs, queue de cheval, une expression timide et gentille que j’aime bien. Ils posent l’accordéon, la guitare et l’autre truc qui ressemble au banjo mais qu’a un nom irlandais à couper au couteau et dont je ne me souviens jamais, sur la banquette, près de la cheminée et d’où les espagnoles et nous sommes assis. Ils vont s’accouder au bar, voir s’il est toujours aussi résistant et si la Guinness est toujours aussi noire. Deuxième tournée, je vais commander à mon tour. Commander de la Guinness a ça de bien qu’il faut attendre et que ça vous laisse donc tout le loisir pour papoter avec les voisins d’à côté. Paddy ne tarde pas à engager la conversation, John nous ayant présenté auparavant.

– Tu chanteras une chanson en français pour nous tout a l’heure ? 

– Je ne suis pas une grande chanteuse, tu sais. Mais vous, vous ne chantez pas ? 

– Non, on ne sait pas chanter.

Et son pote de reprendre 

– Ou seulement après quelques pintes peut-être ! 

Eclats de rires.

Ils entament finalement leur session, pour le maigre public que nous sommes, six autour d’eux, et un ou deux hommes au comptoir arrivés depuis. Musique irlandaise, trad et folk. Les Espagnoles sont ravies. Entre chaque morceau, ça papote. On ne tarde pas à savoir que l’une des espagnoles habite en Irlande depuis 7 ans et que les 2 autres sont une amie à elle et la mère de l’amie qui sont en vacances quelques jours. La mère de l’amie ne parle pas anglais, mais essaye. Et arrive à communiquer surtout. Il n’y a pas que le langage, et heureusement ! Mais je me rends vite compte que Je-ne-sais-plus-son-nom m’a menti et que c’est un merveilleux chanteur. Non seulement il a une superbe voix, mais en plus c’est plein d’émotion quand il chante ! Il m’a très émue quand il a chanté cette chanson que je ne connaissais pas, « Sunny don’t go away ». C’est une très jolie chanson. Mais quand en plus c’est chanté à la guitare, par un homme qui ferme les yeux pour mieux vivre et sentir sa musique, c’est superbe ! et quand il a laissé s’échapper la dernière note et qu’il a rouvert les yeux, j’ai capté son regard tout humide. Il a pudiquement détourné les yeux. Joli moment.

Paddy m’a demandé quel était mon nom complet. Je lui ai dit que Lily c’était le diminutif pour mon prénom français, habituellement imprononçable pour les anglophones. Il m’a dit en se marrant

– Oui, c’est comme moi : Pat, Paddy, pour Patrick. Qu’est-ce que tu penses des Paddys, Lily ? 

Les Paddys, c’est comme ca qu’on appelle les Irlandais. Mais c’est à connotation négative quand c’est utilisé par des Anglais, Australiens ou autres anglophones. J’évite en général de l’utiliser également. Je lui ai répondu que “je love them”! Eclats de rires.

Il m’a demandé d’où je venais. Comme d’hab’, pour faire simple, je dis de Bretagne. Aux Irlandais, ça leur parle toujours, alors que Nantes… Mais je ne suis pas impostrice et quand ils me demandent plus de détails je leur dis que Nantes fut pendant longtemps part de la Bretagne mais qu’il n’y a maintenant plus de culture « celtique » là-bas et que je n’ai aucun sang « celte ». Chose que je dis ce soir-là.

– C’est pas grave, on adore la Bretagne !

Paddy demandera aussi aux Espagnoles de chanter une chanson espagnole. Elles viennent de Galice, avant d’être Espagnoles. John ne manquera pas de remarquer que ce soir, c’est un rendez-vous de celtes international. Sans se faire prier, elles entament une superbe chanson a capela, en tapant le rythme sur la table. Je croyais au début la chanson sans fin, mais si, elle se finit quand même. Et elles ne manqueront pas de préciser que c’est une chanson de Galice, pas espagnole. Cette session est superbe, tous styles de musiques confondus ! Le pote de John (j’apprendrai ce soir-là que c’est lui qu’il était initialement venu visiter il y a quatre ans) ne tarde pas à tendre sa guitare à son pote mon voisin. Grand musicien, grand chanteur ! Il passe du trad a la version originale espagnole de Guatanamera, de La Bamba aux Beattles. J’adore sa voix. Cette voix que j’ai bien souvent entendue en Irlande, un peu nasillarde. Je croyais avoir échappé à la chanson en français. C’était sans compter sur Paddy.

– Lily, à ton tour ! Chante une chanson en français ! 

– Non, vraiment, j’aimerais bien, j’adore chanter, mais je chante mal. 

– Ah ! Ne sois pas timide ! On est là pour passer du bon temps ! allez, chantes-nous une chanson !

Oui, c’est vrai que quand il s’agit de pousser la chansonnette, les Irlandais ne sont pas timides !… Eh bien, je réfléchis. Et la seule chanson qui vient en tête c’est… Dans les prisons de Nantes ! Je leur dis que c’est une chanson d’un groupe breton, que Nantes, c’est ma ville. Je leur traduis le titre et je vais au bagne, en fermant les yeux. Et surprise ! il sort de ma bouche une voix et un son que je ne me connaissais pas ! C’a l’air de sonner a peu près juste pour une fois en plus. Et ça vient des tripes. Je chanterai les yeux fermés tout le long des couplets, étonnée de ce que je produis. Je rouvre les yeux. Ils ont tous les yeux rivés sur moi, applaudissent, grands sourires et me félicitent. Ils sont bon public ! Ah ! Ah !

La session continue, la Guinness coule. Elle est d’ailleurs très bonne ici. On se quittera, Paddy me prenant les mains et me demandant

– Tu reviendras alors ? 

– Ah ça oui, Paddy ! je reviendrai, je te l’ai dit ! Cette île a quelque chose de magique ! 

– Tu reviendras chanter pour moi ?

– Oui Paddy. Je reviendrai et je chanterai une chanson pour toi.

En soirée, j’avais dit à Marion que je resterai également la nuit suivante, celle du Lundi, et que je repartirai le Mardi matin avec le ferry de 8h30, le seul en fait.

Le Lundi matin, je me suis réveillée et mon corps me punissait encore de ne pas l’écouter. J’ai pris mon petit dej en compagnie de Johnny (ça y est, je l’appelais Johnny) qui me briefa sur les endroits que je pouvais visiter. J’avais fait mon parcours : Dun Aengus, fort préhistorique sur les falaises d’une centaine de mètres, à environs 8 kilomètres de l’hostel. Et ensuite, rejoindre Blackfort, autre site préhistorique à l’autre bout de l’ile, sur les falaises aussi. John m’avait dit que Dun Aengus, c’était bien, mais plus pour les touristes.

– (…) Alors que Blackfort… tu vas adorer ! Tu vas voir, quand tu vas arriver sur le site, tu vas voir toutes ces pierres posées debout…, ces falaises. Les locaux préfèrent aller là, c’est majestueux.

Un petit homme aux cheveux blancs rentre dans la cuisine. Habillé en guenilles, une espèce de chapeau-bonnet pose de traviole sur la tête. Les oreilles en pointes, il a tous les traits d’un leprechaun, ces petits personnages de contes irlandais, équivalents des elfes et autres créatures du même genre. Vrai ! C’est la première pensée qui me vient à l’esprit quand je le vois ! Il a un air malicieux et a bien sûr les rides du sourire au coin des yeux, comme tous les Irlandais. Il s’assoit à la table et le moulin à contes se met en route. C’est dingue ! En quelques jours sur cette île, on me racontera plus d’histoires, de légendes et de contes que je ne saurais en raconter dans les pubs même si j’y allais tous les jours pendant un mois ! Tout y passe : L’origine du nom de La plage des Français qui se trouve à quelques miles d’ici, de l’autre côté de l’île. Les petits garçons qu’on habillait en robe il n’y a encore pas si longtemps pour tromper les leprechauns. Blackfort où les gens il y a encore 200 ans avait peur de mettre les pieds parce qu’ils ne savaient pas ce qui pouvait se passer là-haut. Le jour où Mattie a failli se noyer dans la Liffey. Colm, le voisin et ami de Marion qui est à l’hôpital, qui croit entendre et voir son amour, décédée il y a une vingtaine d’années. Il tient un hostel aussi « Alhara hostel ». Alhara qui en irlandais signifie « l’endroit où l’on se repose » m’avait dit Johnny. Johnny m’avait d’ailleurs dit la veille

See Lily, ici, c’est le problème. Avec la pression (atmosphérique j’en ai déduit) qui est forte, les gens des fois perdent un peu leurs idées…les gens qui habitent seuls.

C’est donc vers 9h30 que j’enselle mon vélo et que je pars pour Dun Aengus. Purée, mais la route est toute blanche ! Va falloir faire gaffe, ça descend en plus ! Le soleil se lève. J’adore cette lumière matinale, quand le soleil monte dans le ciel. Ça rend les couleurs plus vives je trouve. Cameron a pas mal graphié de photos sur le chemin. J’ai croisé ceux qui sablaient la route, m’ont dit de faire attention. A plusieurs reprises, je suis descendue de vélo, pas envie de me ramasser ! J’ai croisé un grand-père avec ses trois petits fils, ou l’équivalent en tout cas. Les gamins m’ont dit bonjour, m’ont demandé comment ça allait, m’ont dit qu’il faisait froid. Moi, parfaite inconnue qui passe en vélo…

Ah oui ! Chose que j’ai oubliée de dire : ici, on parle irlandais (gaélique) comme anglais. Il m’arrivait souvent en surprenant des conversations, d’entendre les gens passer d’un seul coup de l’Anglais à l’Irlandais. Et même, souvent, les gens entre eux ne parlent qu’Irlandais. A tout âge. J’ai même cru entendre trois gamins qui étaient à jouer et qui parlaient Irlandais ! Une autre époque cette ile je vous dis !

Je suis arrivée au pied de Dun Aengus, ai laissé mon vélo, ai payé les 2.10 Euros d’entrée sur le site qui m’en séparaient et ai grimpé le petit sentier. Je suis arrivée là-haut. Ouah ! J’étais toute seule en plus ! Là, le site prenait vraiment toute sa magie. Je me suis approchée des falaises. Me suis agenouillée, puis allongée. C’est un truc que j’adore, les falaises. La force qui se dégage de la nature. La roche, solide, implacable, que viennent affronter des vagues féroces. J’ai tendu le bras dans le vide, Cameron en main. Photo. Je verrais bien ce que ça donne (ça donne bien !). Je suis restée je ne sais pas combien de temps là-haut. A déambuler, photographier. Je me suis aussi assise un long moment, à un mètre du vide des falaises, à l’intérieur du fort (à ciel ouvert bien sûr) face au soleil et à la mer. Les yeux fermés, je sens le vent froid sur mon visage, j’entends la mer qui claque en bas. Je respire la mer. On se sent tout petit face à cette immensité, c’est dingue !

Falaises Dun Aengus Irlande
Vue sur falaises depuis l’intérieur du mur d’enceinte du fort de Dun Aengus

En redescendant, j’ai croisé quatre personnes qui montaient. Contente d’avoir eu l’endroit pour moi toute seule ! En regardant la pendule dans le local à l’entrée du site, en bas, il est midi. Je récupère mon vélo, je regarde ma carte, et me dirige vers un sentier qui doit me mener à Blackfort. Aaaahhh !! J’ai souffert ! une côte interminable. Vous savez, quand vous grimpez, que vous voyez un sommet et que vous pensez qu’une fois au somment ça ira mieux… Et qu’en fait, derrière le sommet, ça continue de grimper ! c’est l’horreur ! Evidemment, j’ai bien vite laissé l’option pédalage pour choisir l’option poussage de vélo. Là, je me suis dit qu’en temps normal, c’est pas possible, ça n’aurait pas été aussi dur. Que si ça me paraissait aussi difficile, c’était dû à la fatigue. Les courbatures se rependaient maintenant aux triceps. Et oui, vtt sur caillasses ! … Mais avec le soleil et ces nouveaux paysages, ça comblait la douleur physique ! Cette partie de l’île est vraiment différente. On a l’impression d’être à l’époque préhistorique. Le sol est rochers lisses, comme des plaques segmentées. Géologiquement, le sol des îles d’Aran est de même souche et époque que celui du Burren, un truc qui date de l’ère j’sais pas quoi, il y a encore des millions d’années. Je ne suis pas géologue, mais ça se remarque quand même un paysage singulier comme ça ! De nuit ou par tempête, ça doit même presque faire peur ! Se mélange à ça, les murets de l’époque de Cromwell et d’autres temps, aussi de gros rochers posés ici et là sur ces blocs de roche lisse et plate… c’est vraiment bizarre.

Paysage roche sol Burren

Je me suis arrêtée un moment, quand mon vélo à pousser m’a semblé être fait de plomb. Me suis adossée au muret qui bordait le sentier, j’ai sorti un paquet de biscuits aux céréales, j’ai soufflé, contemplé le paysage, la mer là-bas. Et me suis remise en route. Heureusement, la côte est enfin devenue à peu près plate et le sentier herbe et terre, plus praticable. Et puis d’un seul coup, purée ! Caillasses encore, et ça descend dur ! ahah ! je m’en donne à cœur joie avec mon petit vetet’ ! Je force pas trop parce que bon, les suspensions à l’avant ne sont pas non plus des suspensions de compet ! Mais je me marre ! Je n’aurais pas pensé le matin que je me ferais un bon délire vtt comme ça dans la journée ! Et ça redescend pour me mener où ? … A la sortie du village de Kilronan ! Niveau de la mer… Blackfort est à deux kilomètres d’ici… des falaises… et c’est reparti pour de la grimpette! Je n’ai pas pédalé bien longtemps, je faisais du sur-place à la fin ! Mais j’ai quand même poussé le vélo jusqu’en haut ! je l’ai laissé adossé à un muret. Je m’avance… Pfff… je suis prise par cet endroit. C’est majestueux. Des petites caillasses, incrustées à la verticale dans les segments de la roche, tournées vers la mer. De ça a perte de vue. Des murets aussi. Mais ceux-là, on voit bien qu’ils ne sont pas de la même époque que les autres. Pas la même roche, pas la même disposition. Disposition qui me paraît étudiée, travaillée, avec des pierres taillées. Et au loin, sur ma gauche, celui qu’on appelle « Blackfort », tas de pierre qui survit sur cette pointe qui fonce vers l’Atlantique. Ce site est impressionnant, à la fois par sa dimension historique, éternelle, un côté mystique également. Mais aussi par la beauté de la nature. Pfff… je n’arrive pas à le décrire. Il faut y aller pour comprendre. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là-haut. Si je n’avais pas eu mon vélo à ramener, je ne sais pas si j’en serais revenue…

Oui, mon vélo. En revenant vers le sentier pour redescendre, il y a cinq autres touristes qui viennent d’arriver. Encore une fois, contente d’avoir ces instants pour moi toute seule ! En redescendant, je croise un couple qui poussent leurs vélos eux-aussi. Lui me demande si c’est loin Blackfort. Je décèle l’accent français et lui explique que non, il arrive. Mais que c’est super étendu. Que s’il veut aller jusqu’à la pointe ou se trouve Blackfort, il faut marcher un peu. Il faut faire attention parce que ça ne paraît pas loin mais on met du temps, avec les rochers et les murs à passer.

– Faites attention aux chevilles !

Je redescends au village. Là aussi, je me marre sur les caillasses à redescendre ! Ah ! Ah ! Il est un peu avant 16h quand j’arrive au village. En attendant mon loueur de vélo à arriver, je vais à l’office de tourisme, sur le port. Je sais déjà ce que je viens chercher. Le livre que Johnny m’a montré, « Open window on Aran ». J’avais commencé à le lire. Johnny m’a dit qu’il y avait vraiment tout sur les iles d’Aran : populations, histoire et légendes, sols, etc… Et en plus, la couverture est superbe : La pointe de Blackfort prise d’un hélico et vue à travers une fenêtre voutée en pierre ! Joli souvenir à ramener sur « La Grande Ile » comme l’appellent les habitants d’ici.

J’ai ramené mon vélo. Ai raconté ma journée à mon loueur, comme une gamine à qui on aurait offert son premier tour de manège. Je lui ai dit que j’avais regardé les étoiles aussi la veille, comme il m’avait dit.

– Ah oui ! T’as eu de la chance en plus, il y en avait plein ! Regarde encore comme le ciel est dégagé, le soleil là-bas qui descend. Ce soir sera encore une belle nuit pour les étoiles.

Je lui dis que je reviendrai. Chose que j’ai dit à tous ceux à qui j’ai tapé causette sur l’ile. Je suis remontée à l’A.J. Mattie était toujours là à faire les peintures. Un marin-peintre. Paddy, le marin-musicien. Johny le musicien. Paula la peintre. Et Marion, Niamh, artistes de la vie comme je leur dirai sur le mot laissé sur le Guest book. Mattie, ce soir-là, me raconta encore beaucoup d’histoires. Johnny aussi. Plus tard dans la soirée un jeune couple canadien est venu se perdre dans cette A.J. Se demandaient bien où ils atterrissaient. Ce n’est pas un endroit où l’on vient chercher le confort, The Artist’s hostel. C’est un endroit où le visiteur y est accueilli comme un membre de la famille, en toute simplicité. Mais avec tellement d’humanité ! Johnny m’avait d’ailleurs dit dès le premier jour : « on n’a pas besoin de grand-chose pour vivre ». Oui, je le remarquerai tout le long de mon séjour.

Le lendemain matin, j’ai quitté la maison à 8h. Je n’ai vu personne. Je savais que Johnny était par-là, je l’entendais. Le soleil se levait tranquillement, la route était glissante comme la veille.

Je fus la première à monter dans le ferry. Première d’une quinzaine de passagers, mais seule touriste. J’étais en avance, et le personnel de bord s’est fait une joie de me taper la causette. D’abord le vieux marin, le doyen. D’où je viens, ce que je fais… Comme souvent, quand on vient à parler de Dublin aux Irlandais de l’Autre Irlande, ils vous disent que Dublin est incroyablement cher. Lui, il va souvent à Paris, sa femme est peintre (encore un !), même Paris est moins cher que Dublin. Il a voyagé, a vécu à Panama, en Amérique Centrale… Dublin est vraiment cher. Il vient de Mayo mais s’est installé sur l’île il y a longtemps. Il y a deux jeunes de l’équipage qui se joignent à nous. Quand ils parlent du bateau, boulot, c’est en gaélique. Je suis encore surprise. Le plus jeune doit avoir 25 ans, l’autre la trentaine. Le plus jeune me demande si je viens de la Ville de l’Amour. Je lui dis que non, je ne viens pas de Paris, mais de Bretagne.

– C’est encore mieux ! 

Et direct, il enchaine : 

– C’est vrai que les Françaises sont plus romantiques que les Irlandaises ? 

Ah ! Ah ! Je me marre ! On se colle le drapeau bleu-blanc-rouge sur le front, et ça y est, ils sont aux anges ! Ah ! Ah ! Sans réfléchir, je lui réponds tout naturellement :

– Je ne sais pas, je ne suis jamais sortie avec une irlandaise ! 

Ils éclatent de rire, tous les trois.

– J’aime bien ta façon de pensée ! me lance le plus jeune en se marrant.

Mozart a revêtu son vêtement de feu pour se lever. Il pointe son nez là-bas. Quand le ferry part, je tourne le dos à Inishmore, Cameron trop occupé à regarder le soleil orangir le ciel d’en face ! Superbe lever du jour, quelques jolies photos. Je sens comme un sentiment de tristesse en m’éloignant. C’est bizarre. Je suis restée tout le long de la traversée sur le pont, regardant Inishmore s’éloigner, la tête chargée de souvenirs et d’émotions. Inis Mor est spéciale. J’ai compris pourquoi de nombreux écrivains y avaient séjourné. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si j’ai rencontré tant d’artistes là-bas. Oui, ses habitants sont tous des artistes. Des artistes de la vie. Avant d’y aller, quelques collègues m’avait dit qu’il n’y avait rien à faire là-bas, que je me ferais sans doute chier. Je n’ai pas eu assez de deux jours. Certains n’ont pas assez d’une vie pour s’en lasser. J’ai découvert une autre facette de l’Irlande. Je suis revenue le corps très fatigué. Mais paradoxalement avec un sentiment de repos et de bien-être incroyable.

On devrait toujours s’accorder des moments pour être égoïste.”


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2 Comments

  1. Skyrgámur

    “Avec la pression (atmosphérique j’en ai déduit) qui est forte,”
    Question pression, je pensais plutôt à la bière.
    Il y a quelques décennies, Gilbert Bécaud écrivait “l’opéra d’Aran”. Je ne sais pas pourquoi ce nom me faisait rêver

    • Aurélie Gohaud

      Ah oui, bien vu pour la bière! 😉 Quant à G. Bécaud, je ne connaissais pas l’Opéra d’Aran. Peut-être l’a-t-il écrit en pensant justement aux îles d’Aran qui semblent parfois tout droit sorties d’un rêve… Merci pour l’info. 🙂

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