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Glendalough et l’Esprit de la forêt (balade en forêt dans les Monts Wicklow)

Glendalough forêt Wicklow

Il y a quelques jours, je suis allée me balader dans « les Wicklow », les Monts Wicklow, tout près de Dublin. Mon jardin. Là où j’aime aller me ressourcer, me reconnecter, souvent, loin du tumulte de la ville.

En voiture, un Dimanche matin, partis de la capitale avec en tête l’idée d’une randonnée autour de Glendalough. Une randonnée, pas une balade. Car on peut faire les deux à Glendalough : se balader sur les sentiers près du site monastique médiéval et du lac, et la forêt alentour. Ou bien partir plus haut, plus loin, à travers les monts marécageux, les tourbières, là où les chaussures montantes de rando bien lacées sont nécessaires, tout au long de l’année.

Il avait fait beau toute la semaine (comprendre « temps sec », pour les standards irlandais), et ce Dimanche matin alors qu’un café bien serré essayait de mettre en route corps et cerveau qu’un réveil avait eu l’audace de sortir du sommeil, j’observais à travers la fenêtre le crachin tombé sur la ville, sous un plafond nuageux d’un gris livide impénétrable. Un peu étonnée, il ne me semblait pas que c’était ce que j’avais vu sur le radar météo la veille. Mais pas si surprise que ça tant je sais que les prévisions ici sont peu fiables. C’est plutôt le temps en fait, qui est très changeant, et imprévisible. On s’acharne pourtant à vouloir le prédire, avec nos boules de cristal scientifiques. Mais s’il y a de la magie sur cette île qui enchante, il y a en a aussi dans ses cieux.

J’ai appris au fil des années ici à prendre le temps comme il vient, comme il va, à l’accepter, à en rire aussi surtout, sous peine de tomber folle. Et très tôt j’avais adopté la pluie comme compagne de vadrouille et de randonnée en Irlande. C’est depuis devenue une douce amie de mes balades irlandaises, et c’est bien grâce à elle que les paysages ici sont aussi beaux, je ne l’oublie pas. Je la remercie souvent, quand je m’émeus encore devant tant de beauté, même en des endroits que je connais bien. Elle vient alors me faire un salut, en faisant rouler une goutte salée sur ma joue. Alors en ce Dimanche matin, c’était son habit de crachin léger qu’elle avait enfilé pour nous accompagner dans les Wicklow. Si les nuages étaient assez hauts ici à Dublin, je me doutais bien que là-bas, à une cinquantaine de kilomètres vers le sud, le temps ne serait pas non plus dégagé.

Partis plus tard que prévu avec un ami irlandais, on s’est pourtant arrêtés prendre le petit déjeuner… à Hollywood. J’adore ce village, quelques cottages autour d’un carrefour tranquille dans la vallée, et porte d’entrée pour prendre de la hauteur par la route, petit à petit. Et puis surtout, ça me fait toujours marrer de me dire que je suis à Hollywood. Le village à lui aussi ses lettres blanches plantées sur la colline. C’est un peu plus vert qu’en Californie, certes, mais à un mouton près, on s’y croirait ! 😉

Hollywood, Comté de Wicklow, Irlande

Il était aux alentours de 11 heures quand nous avons laissé la voiture sur le parking, à Laragh, deux kilomètres avant le parking de l’entrée du site monastique de Glendalough. Notre parking était déjà assez chargé à cette heure-là, évidemment, les randonneurs étant en général assez matinaux. Sur le trajet à travers les paysages vallonnés, les « glens », les montagnes, la brume était devenue de plus en plus épaisse, de plus en plus basse aussi. L’idée d’une randonnée avait alors naturellement glissé vers celle d’une balade. Une balade en forêt, sur les hauteurs, loin des visiteurs trop tumultueux pour nos âmes sauvages.

Si le site de Glendalough est magnifique, son grand lac lové au fond, entre les montagnes aux patchworks de roux, jaune, marron et vert, son superbe site monastique, sa tour ronde de 20 mètres de haut, je n’y vais en réalité que lorsque j’ai des visiteurs qui viennent me voir. Autrement, il y a trop de monde pour moi. Seulement rarement, quand j’y arrive très tôt, avant la foule, alors j’aime à profiter du lieu qui incite tellement au calme, à la méditation. Le reste du temps, quand je viens à Glendalough, c’est souvent pour partir randonner à la journée, plus haut, et c’en est mon point de départ et d’arrivée.

Un peu asociaux mon ami comme moi, il était évident donc que nous éviterions les abords du lac. On partirait à travers les bois mais au lieu de nous diriger vers le site monastique, nous bifurquerions vers le sud, en grimpant à travers la forêt. Et puis nous aviserions au fur et à mesure. Peut-être le brouillard se lèverait-il et pourrions-nous finalement aller gambader sur les monts, dans les tourbières ? La flexibilité est de mise lorsque l’on veut profiter du grand air en Irlande ! 😉

La forêt de Glendalough est magnifique. C’est la plus belle que je connaisse de toute l’île. Elle est vaste, mais elle est surtout variée et « naturelle » même si pas entièrement native car pour la plupart elle a été replantée au XIXème siècle. L’histoire de l’Irlande a rendu l’île nue de tous ses arbres ou presque, et les forêts replantées depuis sont trop souvent celles de pins industriels, que je n’aime pas. Mais la forêt de Glendalough est différente. S’il y a certes des pins sur une partie des flancs qui entourent le Upper Lake, le grand lac, il y a aussi toute une partie qui est une vraie forêt, avec des fougères, de grosses formations rocheuses, des petits courts d’eau et surtout, tout plein d’arbres à feuilles caduques, notamment de magnifiques chênes.

Deux cent mètres sur le tarmac d’une petite route qui nous fait enjamber la rivière par un vieux pont en pierre, et nous voici de suite plongés sur le sentier boisé ! J’aime être en forêt quand tout est mouillé. Les odeurs ressortent si profusément pour éveiller notre odorat, qui pour ma part est souvent bien trop endormi, et les animaux de la forêt s’animent, s’éveillent, deviennent soudainement eux-aussi super actifs.

vieux pont, comté de Wicklow, Irlande

Très vite, alors que nous avançons dans ce cocon de verdure, sur un sentier bien dessiné, longé d’un muret recouvert de lichen, je me sens happée, appelée, entourée. J’ai envie de partir gambader tel un cabri, de sautiller, de partir me faufiler et disparaître derrière les arbres. C’est très étrange, cette âme qui se met soudainement à divaguer, alors qu’au même moment, je continue ma conversation avec mon bavard de copain. Et puis, même pas un kilomètre après le début de notre balade, il est là, sur notre droite, à une vingtaine de mètres de notre chemin : celui que j’appelle le Gardien, ou la Tour, en référence au jeu d’échecs. Un magnifique chêne, le plus grand, le plus beau, le plus majestueux. Le plus. Je n’ai jamais réussi à le photographier à la hauteur de sa splendeur, alors vous ne le verrez pas en photo ici. Rien ne pousse dans le diamètre de son ramage, de sa ramure, de son branchage. C’est lui le sage des alentours, c’est lui qui nous accueille, lui que je salue à chaque fois, et que je remercie de me laisser entrer dans son monde. Ce matin-là, enveloppé d’une cape brumeuse, couronné de sa coiffe aoutienne, son aura est encore plus évidente que par temps clair. J’aime les arbres, sans pour autant en connaître leur nom. Depuis l’enfance, je les enlace, je leur parle, je les caresse, je les écoute. Alors oui, dans cette forêt de Glendalough, je me sens bien, j’aime m’y balader, au calme, et me laisser entraîner dans ce monde d’émeraude et d’imaginaire, où l’histoire des lieux est aussi omniprésente.

Glendalough est intimement lié à Saint Kevin, un ermite du VI ème siècle qui y a vécu quelques années dans la forêt avant que ses disciples ne viennent bâtir une communauté autour de lui, et le site monastique que l’on connait aujourd’hui. Je pense souvent à lui, qu’on décrit comme amoureux de la forêt et de la nature, et je me demande s’il a aimé, finalement, être entouré d’autant d’humains venus l’admirer et suivre son sillage. Une histoire raconte qu’un jour, un oiseau est venu nicher dans sa main, et qu’il est resté ainsi, immobile pendant des jours, jusqu’à ce que l’oiseau y ponde ses œufs.

balade forêt Glendalough Wicklow

Nous voici à prendre le chemin qui monte, qui nous offre cette magnifique vue, celle d’un « stairway to heaven », une route vers un monde invisible, que l’on devine derrière ce mur de brouillard, en haut, derrière quelques pins en guise de frontière d’entrée. Des pins à l’allure étrangement toscane… Il se trouve qu’il y a justement une barrière en haut de ce chemin, juste derrière ces arbres.

C’est là où nous bifurquons vers le sud, toujours à travers la forêt qui grimpe, plutôt que de continuer en direction du parking principal de l’Upper lake.

Le brouillard s’intensifie comme on monte. Quand les yeux ne voient pas, les autres sens prennent le relais. « Qwick ! » Entends-tu ? c’est le cri d’alerte d’une biche dominante qui nous a entendus arriver. Nous nous arrêtons, écoutons, observons. Là, soudain, en contre-bas, je l’aperçois distinctement détaler en courant, une demi-seconde. Mon ami n’aura pas eu le temps de la voir, juste d’entendre les branches et feuillages craquer sous ses sabots. Les alentours de Glendalough sont peuplés de biches, l’environnement boisé favorisant leur présence. Il est rare que je vienne me balader par ici, et que je n’en aperçoive pas. Impossibles à photographier pour moi qui ne suis pas naturaliste, qui ne me planque pas en observation pendant des heures, elles ont l’art et la manière de me narguer. Si j’en aperçois une en train de brouter l’herbe au loin, je glisse la main dans ma poche pour attraper ne serait-ce que mon smartphone, et je n’ai en général pas le temps de la sortir que l’individu m’a aperçu et disparaît en courant dans les bois. Un scénario qui se répète sans cesse au fil des années… Je suis tout de même contente d’avoir pu bien la voir celle-ci, même furtivement, car suffisamment proche.

Si cette balade vous plaît, vous aimerez sans doute aussi ma vadrouille sur les îles d’Aran.

Le brouillard est intense, bas, il nous enveloppe, nous et tout ce qui nous entoure. On ne voit que ce qui nous est immédiatement proche, principalement de la bruyère qui borde le chemin, et en fleur à cette saison. L’horizon n’existe pas. Impossible de s’orienter, aucun point de repère. Nous avançons dans notre bulle, comme dans un rêve. C’est le sentiment que j’aurais tout au long de la journée, parce que souvent, nous distinguions très bien ce qui était dans un rayon de 10 à 20 mètres autour de nous, mais au-delà de ça, tout était blanc, partout autour de nous. Nous sortons progressivement des bois, pour les longer, en lisière, via des sentiers au travers de champs de bruyère et de fougères. Et toujours ce voile blanc en 360 degrés autour de nous.

Bruyère Wicklow Irlande

Une ambiance particulière, que j’aime, que j’aime tellement. Bizarrement, quand les yeux ne peuvent voir comme à l’habitude, ils observent mieux. On voit l’invisible. Les toiles d’araignée sont partout, et on s’arrête observer ces merveilles architecturales qu’on ne remarque même pas en temps normal. Des arbres marqués par une vie tourmentée sortent du lot, comme un tableau de maître, mis en lumière par le brouillard qui entoure à ce moment-là tous les autres figurants de la scène.

Pendant près de trois heures, nous n’avons croisé aucun être humain. Mais nous savions bien qu’à un moment ou un autre, il nous faudrait redescendre sur des sentiers plus fréquentés. Nous traversons un bois escarpé, par un sentier glissant, pour récupérer un chemin forestier. C’est à peu près par là que nous avons décidé de nous poser, pour pique-niquer. L’endroit était magique là encore. Si nous entendions les voix, les cris, les rires des visiteurs en contre-bas vers le lac, nos yeux, eux, ne devinaient qu’une forêt sous la brume, sur le flanc d’en face. C’est par là que nous continuerions, pour prolonger cette balade dominicale, et d’ici deux ou trois kilomètres, nous le savions, nous retrouverions le monde des humains.

Nous reprenions notre chemin, et je faisais remarquer à mon compagnon de balade qu’aujourd’hui, c’était aussi une journée sans vent, sans brise, calme plat. Le brouillard, c’est aussi le silence. Une journée sous cloche.

A travers la forêt de pins désormais, nous bavardions légèrement quand au détour d’un virage, elle se tenait là, devant nous, surplombant le chemin de quelques mètres. Une biche, sur un plateau herbeux, entourée d’arbres, de gros rochers, et de brume qui était ici à mi-hauteur des troncs. Nous nous arrêtons net, parce que nous savons. Nous savons que si nous bougeons, notre mirage s’évaporera comme il était venu. Nous n’étions pourtant pas très discrets en bavassant, et elle devait certainement nous avoir entendus arriver. Et, chose surprenante, alors que nous l’observions depuis quatre ou cinq secondes seulement, elle leva la tête, nous regarda, et se remit à brouter l’herbe tendre qui la régalait.

biche forêt Glendalough

Nous nous rapprochons, et nos chuchotements ne semblant pas la déranger, nous reprenons à parler presqu’à voix haute. Elle savait que nous étions là. Elle nous acceptait. J’ai eu l’impression d’être dans un dessin animé, Bambi, tant la scène était féérique, que tout y était, sauf Pan Pan.

C’était la fin de notre balade enchanteresse, magique, mystique presque, parce que 500 mètres plus loin, nous allions rejoindre les sentiers forestiers fréquentés, ceux qui mènent au « Spinc », ce point de vue magnifique sur les lacs et la vallée de Glenealo qui les entoure. Sans doute pour ça que j’ai eu l’impression, et je le crois encore, que cette biche était à cet instant-là, l’incarnation de l’esprit de la forêt que j’avais ressenti tout au long de la journée. Un clin d’œil qu’il nous faisait.

Biche à Glendalough

J’ai une tendresse particulière pour les croyances animistes, et païennes. Croyances qui étaient celles des ancêtres d’Irlande, avant d’être christianisés. Très souvent en Irlande, j’expérimente des journées comme celle-ci, presqu’irréelles. C’est l’une des choses que j’aime en Irlande. La nature est partout, à profusion, sauvage, à portée de main. La connexion avec les éléments y est facile. Et les lieux sont souvent chargés d’énergies accumulées au fil des siècles, que chacun peut ressentir à sa manière.

Quiconque vient à Glendalough ressent la magie des lieux, sans nécessairement pouvoir le verbaliser ou même le conscientiser. Que ce soit près des ruines, sur les berges du lac, ou dans la forêt. C’est un lieu enchanteur, mais aussi reposant, et ressourçant.

Nous avons rejoint la voiture vers 16 heures en passant à nouveau devant Monsieur le Gardien, habillé de la même cape brumeuse que le matin. Je l’ai remercié une nouvelle fois, de nous avoir accueillis dans son monde, celui ou visible et invisible se confondent, en harmonie.

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