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[Portrait] Sinead, de retour en Irlande après 18 ans d’expatriation – Comté de Louth

Sinead de retour en Irlande après 18 ans d'expatriation

L’Irlandaise que j’ai interviewée aujourd’hui porte sans doute le prénom irlandais le plus connu au monde, et le seul que la plupart des gens savent prononcer, depuis qu’une certaine chanteuse l’a rendu célèbre dans les années 80. Sinead vit à Drogheda, dans le comté de Louth, en République d’Irlande, et a gentiment accepté de faire partie de mon projet de tour d’Irlande en interviews, et donc d’y représenter le comté de Louth.

Carte comté Louth Irlande

Mon entretien avec Sinead a commencé de manière vraiment très décontractée et sympathique, tout ça grâce à la personnalité de Sinead, un caractère bien trempé, une femme qui n’a pas la langue dans sa poche, certes, mais aussi pleine d’humour !

Il faut dire que nous avons en commun le fait d’avoir vécu pendant de longues années dans un pays qui n’est pas notre pays de naissance, et donc d’en avoir un regard extérieur. C’est d’ailleurs pour cela que dans ce Tour d’Irlande en interviews de 32 Irlandais, de 32 comtés différents, je souhaitais interviewer au moins une personne qui se soit expatriée pendant longtemps, puis qui soit revenue vivre en Irlande. Parce que pour les Irlandais, depuis des centaines d’années, l’expatriation est presque ancrée dans leur ADN, par nécessité plus que par plaisir d’ailleurs.  J’ai trouvé cette personne en Sinead.

Très vite, je découvre que Sinead parle très bien Français (j’ai remarqué que de tous les anglophones, les Irlandais sont souvent ceux qui parlent le plus fréquemment des langues étrangères). Sa prononciation est parfaite, et pourtant, elle n’a jamais vécu en France ! Elle l’a juste appris à l’école et le pratique simplement, mais avec plaisir, quand elle va en vacances en France ! Notre entretien se fera pourtant en Anglais en suivant son souhait (ce n’est pas faute de lui avoir proposer de le faire en Français ! 😉 ), et elle y glissera de temps en temps, et avec une facilité déconcertante, quelques bribes de la langue de Molière.

Les parents de Sinead viennent tous deux de Galway, mais c’est à Cork qu’elle est née, avant que la famille ne retourne à Galway quand elle avait 5 ans. Elle est retournée étudier à Cork à l’âge de 17 ans.

– C’est sans doute pour ça que j’ai encore un peu un accent de Cork !

C’est vrai, c’est celui que j’ai entendu quand on a commencé notre conversation. 😉

Jeune diplômée pour enseigner, elle est ensuite restée un an à Cork après ses études, et puis l’opportunité s’est présentée d’aller travailler aux Emirats Arabes Unis, à Dubaï, et zou ! Elle a sauté dans l’avion ! C’était en 1998.

– Je n’y connaissais personne, j’avais juste envie d’un peu d’aventure. A l’origine, j’y allais pour un an. J’y suis restée 18 ans ! Je m’y suis mariée, j’y ai eu mes enfants, et je suis revenue en Irlande en 2016.

Elle se souvient de son départ, pour Dubaï. Elle se revoit, à 22 ans, à l’aéroport de Dublin, prête à traverser une partie du monde pour aller dans un pays où elle ne connaissait personne, laissant sa mère très inquiète de laisser partir sa plus jeune enfant.

– T’es partie en plein dans la période du Tigre Celtique, à l’époque où l’argent et le plein emploi abondaient en Irlande. Ça ne te disait rien de rester là, et de prendre ta part du gâteau, toi aussi ?

– Ce n’est jamais facile de gagner de l’argent en étant professeur. C’est très difficile d’avoir un poste à durée indéterminée ici. On est le seul emploi en Irlande où on a deux ans de période d’essai, c’est n’importe quoi ! Alors j’ai eu l’opportunité d’aller enseigner à Dubaï, et j’étais ravie !

Elle a aimé vivre à Dubaï, pour son côté très sécuritaire, très peu de crimes, un super environnement pour y élever des enfants. Elle travaillait à plein temps, alors la famille avait une personne qui s’occupait des enfants chez eux.

Quand elle a déménagé à Dubaï, presque personne ne connaissait cette ville, aujourd’hui devenue une destination très populaire et à la mode, aussi bien pour les vacances que pour y vivre.

– Quand j’ai déménagé là-bas, tout le monde croyait que j’habitais en Arabie Saoudite et que je devais porter ces vêtements tout noir ! Mais pas du tout ! Ce n’était pas aussi construit à l’époque que ça l’est aujourd’hui, et ils ont des parcs et des plages magnifiques. Les transports en commun sont top. On avait court de tennis et piscine sur le pas de la porte pour ainsi dire… Tu vois, les enfants ont juste eu une enfance idéale là-bas.

Et puis, elle ajoute :

– C’est très facile d’y avoir une vie sociale, d’y rencontrer des gens et de se faire des amis. L’Irlande, totalement l’opposé, je m’en rends compte depuis que je suis revenue. C’est très difficile de rencontrer des gens… Quand tu as des enfants, tu emmènes tes enfants à l’école par exemple. Et parce que je ne le fais pas, mes enfants prennent le bus, et bien j’ai bien moins d’opportunités de rencontrer des gens.

Mais alors, pourquoi ce choix, de revenir vivre en Irlande après toutes ces années à l’étranger ?

– Mon aînée allait entrer au collège, et je voulais qu’elle étudie ici, parce que pour moi, le système scolaire irlandais est le meilleur. Pour différentes raisons en fait. Je suis prof, j’ai enseigné dans différents systèmes scolaires : britanniques, irlandais, américains, canadiens, ainsi que le système appelé International Baccalaureat (ndlr – originaire de Genève, en Suisse). Et pour moi, le système scolaire irlandais est le meilleur en termes d’éducation générale.

Et puis, les raisons qui font souvent que des expatriés de longue date reviennent vivre dans leur pays d’origine : les parents qui vieillissent, envie de les voir un peu plus souvent.

– J’avais juste envie de passer un peu plus de temps ici. Mais je ne voulais pas revenir à Galway. Donc un an avant de revenir, on s’est préparé, on a regardé un peu les écoles. Et ma fille est tombée amoureuse de l’école à Drogheda, et voilà ! C’est pour ça qu’on a déménagé à Drogheda !

Et quand je lui demande pourquoi elle ne voulait pas revenir vivre à Galway, la réponse est sans appel :

– Il pleut trop !

– Pas surprenant après tant d’années sous le soleil de Dubaï, n’est-ce pas ? la taquinai-je.

– Ah ouais ! Mais je déteste la pluie ! Je l’ai toujours détestée ! Je trouve le temps très difficile en Irlande. Et sais-tu qu’il pleut à Galway presque 3 fois plus que sur la côte Est ? C’est pour ça aussi que je voulais être sur la côte Est ! A l’Ouest, il fait trop froid pour moi, il pleut trop…

– Et oui Sinead ! La côte Est ici, c’est la Côte d’Azur irlandaise !

On éclate de rire. Elle me précise qu’elle a toujours aimé le soleil et détesté la pluie, même avant de partir vivre à Dubaï. Une particularité que je retrouve là toute irlandaise.

– Je ne sais pas comment t’as fait, Sinead, pour supporter 50 degrés toutes ces années !

– L’air conditionné ! Partout, dans toutes les maisons. Ça aide, bien sûr ! Il y fait vraiment très chaud, t’as l’impression d’être dans un sèche-cheveux, tout le temps ! Mais d’Octobre à Mai, le temps est super !

Et puis, elle en vient à parler de Drogheda, où elle vit maintenant depuis son retour :

– Drogheda est un village très fermé, les gens restent entre eux, ils ne sont pas ouverts ici, pas ouverts aux nouvelles personnes, aux nouvelles expériences. Les gens pensent que si tu as vécu à Dubaï, t’es propriétaire d’un puits de pétrole ! Mais les salaires des enseignants ne sont pas super, n’importe où dans le monde !

Mais tout de même, elle est heureuse là où elle vit, et elle aime Drogheda, aussi parce que c’est très proche de l’aéroport de Dublin, et qu’elle a un peu (beaucoup !) le virus du voyage (comme beaucoup d’expatriés finalement).

– Tu sais, c’est l’autre chose de Dubaï. Tu y rencontres des gens de partout dans le monde, mais à un moment donné, tout le monde en part. Ce n’est pas un endroit où on y passe toute sa vie. Alors ça fait qu’après, t’as des amis partout dans le monde, et leur rendre visite sont autant d’opportunités de voyager !

Elle aime son travail, enseigner. A Dubaï, elle enseignait l’Anglais et l’histoire. Mais le système très académique de son pays d’adoption ne lui convenait pas forcément, trop de pression mise sur les résultats des élèves.

Vous pouvez aussi lire l’interview de cette ancienne politicienne qui s’est battue toute sa vie pour le droit à l’avortement en Irlande du Nord.

Quand elle a déménagé pour revenir vivre en Irlande en 2016, ses enfants avaient 13, 10 et 6 ans. Ça s’est incroyablement bien passé pour son aînée et sa cadette, mais le deuxième ne l’a pas du tout bien vécu. Il ne cesse d’ailleurs depuis de répéter que dès qu’il le pourra, il retournera vivre à Dubaï. A l’inverse, sa fille aînée se sent à la maison, ici, en Irlande. Une situation que bien des familles d’expatriés connaissent me semble-t-il.

Quand je lui demande quels changements elle a notés en Irlande entre le moment où elle est partie en 1998, et le moment où elle est revenue en 2016, c’est sans hésitation qu’elle me répond :

L’immigration ! Tu vois, j’avais un peu peur à l’idée que mes enfants commencent l’école en Irlande, parce qu’ils sont à moitié arabes (leur père est Egyptien) même s’ils sont catholiques, comme moi. J’avais un peu peur que Galway soit un peu trop provincial et je me disais qu’alors, aux alentours de Dublin se serait un peu mieux et plus facile pour eux.

Et puis, je l’entends d’un seul coup aborder un trait culturel assez marqué en Irlande :

– J’imagine qu’à mon retour, quand j’ai constaté toute cette immigration, j’ai souffert d’un des vrais problèmes des Irlandais. Je me suis demandée « Mais pourquoi est-ce que les gens veulent vivre ici ? ». Traditionnellement pour nous, c’est un état d’esprit ce questionnement, et ce n’est pas que les Irlandais ne sont pas accueillants envers les étrangers qui s’installent ici. C’est juste que pour eux, ils ne comprennent vraiment pas pourquoi ! Parce que toutes les générations en Irlande ont dû émigrer ! Et donc, beaucoup d’entre eux sont partis, certains sont revenus, beaucoup sont restés à l’étranger et y ont fait leur vie. Mais ç’a toujours été pour des raisons économiques, une émigration économique, par manque d’emplois, d’accès à l’argent, de qualité de vie, et tout ça. Donc j’imagine qu’on trouve ça vraiment bizarre, que des étrangers choisissent de venir vivre en Irlande, à l’inverse que de s’en échapper, comme pour nous !

A son arrivée à Drogheda, elle a d’ailleurs été très surprise quand dans le cadre de son travail, le directeur de l’école est un jour venu la voir pour lui demander si elle parlait Arabe, parce qu’il y avait cinq enfants dans l’école qui ne parlaient qu’Arabe, et pas un mot d’Anglais. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée a enseigner trois heures d’Anglais par jour à ces enfants, en plus de ses heures de cours habituelles ! Sinead me dit qu’elle n’aurait jamais pensé que cette compétence de parler Arabe lui aurait un jour été utile professionnellement, ici, en Irlande ! Outre le fait aussi inattendu que plaisant que cela rassemblait ses deux mondes, Sinead y trouvait aussi un bénéfice économique bien entendu. En effet, elle m’avoue que les salaires des professeurs ne sont pas très élevés en Irlande, et que c’est même indécent tellement ils sont bas comparés au coût de la vie.

Si elle trouve que l’un des grands bénéfices de vivre en Irlande, est incontestablement l’éducation de ses enfants dans le système scolaire irlandais, et le super niveau d’éducation des gens de ce pays, il y a cependant des aspects du pays qu’elle n’approuve pas.

– Je trouve que l’Irlande a encore un état d’esprit très années 80. Ils sont encore très anti progression, et je trouve les gens fermés d’esprit. Ils sont encore très enfermés dans leurs clans, restent dans leurs petits groupes. Tu sais, les Emirats Arabes Unis sont une dictature dirigée par une monarchie. Les gens y sont très muselés, la presse est très contrôlée. Et je me souviens que quand je suis revenue vivre en Irlande, l’une des choses qui m’a marquée concernait le référendum pour le mariage gay. A la base, j’étais très en faveur du mariage gay. Jusqu’à ce que je m’aperçoive de la manière dont la campagne était menée. Et j’ai trouvé ça très dictatorial car le message sous-jacent était « vous feriez mieux d’être d’accord avec nous, sinon… ! ». Et je n’aime pas ça, le fait de devoir suivre l’opinion à la mode. Tu sais, la plupart des gens en Irlande sont bien éduqués, ils sont capables de réfléchir par eux-mêmes. Et ils ont le droit d’avoir leurs opinions ! Mais en Irlande, il faut aller dans le sens de l’opinion majoritaire. Et pour moi, en Irlande, il y a donc un côté dictatorial, conformiste, où il faut que tout le monde aille dans le même sens. Et ça, je le vois énormément, dans plein de situations différentes ici.

– Si je comprends bien ce que tu veux dire, c’est que même si les Irlandais sont bien éduqués et ont les éléments pour avoir leurs propres opinions, qu’ils ont d’ailleurs, ils ne vont pas les affirmer publiquement si ça ne va pas dans le sens de l’opinion public, c’est ça ?

– Oui. En fait, ils vont en parler beaucoup à la maison, en privé. Ils vont se plaindre de certaines choses à la maison. Mais quand on en vient à exprimer ses opinions en public, ils ont tendance à ne pas le faire. Quelques-uns vont être très bruyants et vont essayer d’imposer leurs opinions à tous. Et ça, pour moi, ce n’est pas une manière de faire passer ses idées. Par exemple, je crois que le comté de Roscommon était l’un des seuls comtés à voter non pour le mariage pour tous. Ils ont le droit d’avoir leur opinion. Ils ne voulaient pas du mariage pour tous. Et ils ont été pointés du doigts comme délétères, pestiférés ! Donc j’ai toujours l’impression que c’est la même chose, les gens vont se plaindre chez eux, mais ne vont pas avoir le courage d’assumer leurs convictions en public. Et que ceux qui le font, ont essaie de les faire taire.

– C’est marrant que tu parles de ça Sinead, car j’ai écrit un article qui s’intitule « Ces sujets de conversation à éviter en Irlande », où il est justement question de ce qui ne s’aborde pas publiquement en Irlande, ce qui ne veut pas dire d’ailleurs que les Irlandais n’en parlent pas dans la sphère privée. C’est assez subtil, et les gens qui ne vivent pas en Irlande ne s’en aperçoivent pas forcément.

– Oui, c’est tout à fait ça. Souvent, sur ces sujets, les Irlandais ne vont pas en parler d’eux-mêmes ou ne vont pas alimenter la conversation. C’est comme l’IRA à Drogheda. Il ne faut juste pas y faire allusion.

– Ah oui, c’est vrai que Drogheda était un fort bastion de l’IRA et donc…

– Ça l’est toujours, m’interrompt Sinead. Mais il ne faut surtout pas en parler. C’est comme les « gypsies », les travelers (ndlr – communauté marginalisée, officiellement reconnue comme groupe ethnique en 2017 par le gouvernement irlandais) . On sait qui ils sont, immédiatement, sans même leur parler. Mais si vous n’êtes pas Irlandais ou ne vivez pas dans le pays depuis longtemps, vous ne pouvez pas le savoir. Et donc en Irlande, il faut faire attention à ce qu’on dit, et faire attention à qui on parle. Parce que vous ne savez jamais…

Le temps a passé vite, et Sinead devait retourner à ses occupations. C’est donc sur ces mots que notre entretien s’est conclu. Une entrevue encore super intéressante, et qui remplit tellement ce pour quoi j’ai lancé ce projet : laisser les Irlandais parler eux-mêmes de leur pays !

Merci Sinead pour ton témoignage, je sais que tu vas lire cet article avec ton Français parfait et ton enthousiasme communicatif !

Quant à vous, Curieux d’Irlande, si vous êtes arrivé jusque-là, c’est sans doute que vous avez aimé cette nouvelle interview. Vous êtes peut-être alors intéressé pour recevoir le livre numérique (30 pages) sur 20 traits culturels irlandais, que j’offre avec grand plaisir lorsque vous rejoignez la newsletter du blog ! 😊 Le formulaire ci-dessous est fait pour, n’hésitez pas ! 😉

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6 Comments

  1. Helene

    Pour la pluie à Galway, je confirme. Mais le temps est très variable! Rarement une journée complète de pluie avec la présence de l’océan.
    Concernant l’attitude des personnes, je me souviens que l’un des professeurs de l’école de langue ou j’étais, avait pour projet de partir vivre en Espagne, car il trouvait les gens « trop lisses » (beaucoup de « excuse-moi » a-t-il précisé). Il préférait le comportement des « latins » , ou les gens se rentrent dedans sans s’excuser, parle plus librement. Pour le vivre régulièrement, je n’apprécie pas trop, je trouve la situation pesante! Mais on en revient toujours au même, il faut de tout pour faire un monde…
    Pour ce qui est de l’interview, je l’ai trouvé bien intéressante, beau portrait de cette femme qui revient sur sa terre natale après autant d’années passées à l’étranger, et surtout, détestant la pluie! Et je peux constater la différence entre être touriste et vivre dans le pays. Ce qui est frappant, c’est que les Irlandais vous parlent facilement, mais qu’il est difficile de se faire des amis!

    • Aurélie Gohaud

      Merci Helene pour votre message 🙂 Oui, effectivement, visiter un pays et y vivre sont deux choses différentes, et ici, ce que je trouve intéressant est le recul de Sinead sur l’Irlande après en être partie près de 20 ans.

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